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Perquisitions des locaux de McKinsey & Company à Paris : retour sur le scandale

Le 14 décembre 2022, le Parquet National financier a annoncé la perquisition des locaux du cabinet McKinsey & Company à Paris par des juges d’instruction. Bien qu’elle fasse les gros titres, la nouvelle ne suscite pas pour autant l’étonnement. La sonnette d’alarme avait en effet été tirée il y a plusieurs mois déjà.


Retour sur les éléments clefs de l’affaire


C'est un phénomène à combustion lente. En mars 2022, un rapport du Sénat a mis le feu aux poudres en critiquant l'addiction du gouvernement français aux consultants en management. Le cabinet international McKinsey & Company est le principal pointé du doigt, et pour cause: l’État aurait dépensé au total 12.33 millions d’euros pour bénéficier de ses services pendant la crise sanitaire.

Des sommes faramineuses parties en fumée, un nombre de missions colossal sous-traité par le cabinet entre 2021 et 2022, des difficultés à établir le rôle exact qu'a joué la Firme dans la vaccination... L’opinion publique ne tarde pas à s’emparer de l’affaire. Les raisons sont simples, transférer de tels dossiers à des cabinets privés comporte des risques : la fuite de données confidentielles, mais aussi l’obtention de travaux biaisés par l’idéologie très libérale de la Firme. Le transfert de pouvoir de l’État vers les consultants est d’ailleurs qualifié de “consultocratie” par le sociologue Frédéric Pierru. Pour répondre à la polémique, le gouvernement affirme que le recours au cabinet de conseil est une pratique ordinaire, devenue monnaie courante depuis plusieurs décennies. Ces propos sont très vite soutenus par le discours du ministère de la santé, qui assure que les consultants ne sont pas intervenus dans l'exécution ni dans les choix des politiques, mais qu’ils fournissent uniquement une expertise externe en matière de logistique et de gestion de projets et données.


Un résultat fiscal nul ou négatif depuis au moins 10 ans en France : la Firme soupçonnée d’optimisation fiscale


Cependant, l’affaire ne s'arrête pas là. Le rapport met en lumière un sujet plus épineux encore. Il indique :

"Le cabinet McKinsey est soumis à l'impôt sur les sociétés en France, mais ses versements sont établis à zéro euro depuis au moins 10 ans, alors que son chiffre d'affaires sur le territoire national atteint 329 millions d'euros en 2020, dont environ 5 % dans le secteur public, et qu'il emploie environ 600 salariés."

Pourtant, l’un des anciens responsables de McKinsey & Company, Karim Tadjeddine, affirmait l’inverse devant la commission du Sénat :

“Nous payons l'impôt sur les sociétés en France et l'ensemble des salaires sont dans une société de droit français qui paie ses impôts en France.”

Ce pêle-mêle de contradictions s’explique par un montage bien connu des fiscalistes : le prix de transfert. Concrètement, la multinationale déterminerait le prix des transactions entre ses différentes filiales. Cela lui permettrait de s'assurer que ses bénéfices soient taxés dans un pays où les taux d'imposition sont plus bas et non là où son activité économique et sa création de valeur ont réellement lieu. Grâce à ce système, le cabinet pourrait concentrer d'énormes bénéfices dans le paradis fiscal du Delaware et éviter de payer des impôts en France. Le rapport de la commission sénatoriale stipule :

“Les prix de transfert que les entités françaises de McKinsey versent à la société américaine sont d'un montant tel qu'ils participent à rendre le résultat fiscal en France nul ou négatif, depuis au moins 10 ans”.

Si McKinsey & Company se défend en soulignant que la majorité des missions que le cabinet réalise à Paris profitent à des entreprises à dimension internationale du CAC40, la commission d’enquête, elle, porte un tout autre regard sur cette pratique, la qualifiant d'exemple caricatural d’optimisation fiscale. L’utilisation des prix de transfert n’est pas illégal : le véritable enjeu est donc de découvrir si le cabinet les a évalués “à leur juste valeur”.


Des expertises de campagne non comptabilisées ?


Enfin, une deuxième information judiciaire vise des chefs d’accusation de “tenue non conforme de comptes de campagne et minoration d’éléments comptables dans un compte de campagne, portant sur les conditions d’intervention de cabinets de conseils dans les campagnes électorales de 2017 et 2022”. Transmise à des juges d’instruction financiers indépendants, l'enquête cherche à déterminer si les cabinets de conseils travaillant au service de l’Etat, dont McKinsey & Company, n’auraient pas fait bénéficier au candidat Emmanuel Macron d’expertises qui auraient dû être comptabilisées dans les dépenses de campagne. Le président de la République s’est exprimé publiquement et a proclamé :

“S’il y a des preuves de manipulation, que ça aille au pénal. On a l’impression qu’il y a des combines, c’est faux. Aucun contrat n’est passé dans la République sans qu’il respecte la règle des marchés publics, que quiconque a la preuve qu’il y a manipulation mette le contrat en cause au pénal”.

Emmanuel Macron étant protégé par l’immunité présidentielle, il faudra attendre la fin de son mandat, en 2027, pour obtenir de plus amples informations quant à ces suppositions.


Gage de fiabilité et de regard extérieur sur des problématiques complexes, les consultants sont aujourd’hui largement sollicités par le gouvernement. Les multiples scandales dans lesquels est impliqué le cabinet McKinsey & Company reflètent cependant les nombreuses limites et dérives de l’action privée sur les décisions des pouvoirs publics et questionnent aujourd’hui la viabilité de ce modèle.




Ecrit par Amandine Valentin, Consultante Junior ESSEC Junior Développement

 

Sources :



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